Dimanche soir, 23h,

 

La nouvelle est arrivée la veille de la rentrée, juste avant le plongeon dans la grande aventure: mon « rendez-vous de carrière », le 2 octobre, l’Inspectrice dans la classe.
Un moment de panique à cette l’annonce, un « C’est trop tôt! Rien de sera rodé quand cette visite aura lieu! ».
Et pourtant, décidée à continuer la même expérience classe que l’an dernier, l’empathie au cœur de système scolaire.
Plongeon fait.
Un démarrage enclenché, une expérience qui n’est pas la même, le calque de l’an dernier qui ne fonctionne pas. Humilité et sourires : « Ben quoi Sophie, surprise? », « Oui … ». 28 Êtres différents et moi aussi, c’était pourtant prévisible… parfois en déroute, pleine de questionnements, des moments d’émerveillements et beaucoup d’enthousiasme quand je rentre dans la classe.
Ce soir, à moins de 48 heures de ce rendez-vous, une peur, là depuis quelques jours. La peur que tout le potentiel de ce projet ne soit pas perçu . Et le constat de départ confirmé: le collectif classe se cherche, en transition.
Une part de moi qui flippe, qui voudrait que tout soit parfait, que le collectif exécute sa danse à la perfection. Sauf que non. Place à l’humain. Mes besoins de bienveillance pour moi, de douceur, de confiance …
Une l’inspectrice et un collectif classe, mardi à 13h40.
À suivre …

Dimanche 19 août

Assise dans un fauteuil en osier, les pieds nus dans l’herbe, des cigales … au calme.

Des souvenirs qui remontent, début juillet, la fin de l’année scolaire, les adieux au collectif, mes larmes. Les trente rendez-vous avec chaque enfant et ses parents. La surprise de les entendre, tour à tour, manifester leurs gratitudes. « C’est la première année que Margot invitent des copines de sa classe à son anniversaire. C’est lié à ce qui s’est passé dans cette classe ». Un « Merci d’avoir osé faire le grand saut, notre fils a vécu une de ses plus belles années scolaires », ce « J’avais un doute sur votre méthode en début d’année et j’ai vu que mon fils avait suivi les apprentissages et s’était épanoui », des « Notre enfant a pris confiance en lui ».
Plus d’évaluations, de notations, de punitions, de récompenses, des temps de classe dédiés à l’empathie, une pédagogie différente et des parents qui adhèrent.

Rassurée. Pleine d’élan.

A présent, debout dans le jardin, sous l’effet de l’écriture de ces quelques lignes. Mes pieds ancrés dans la terre. Comme une énergie qui est là, plus que jamais prête à continuer l’expérience.
Dans quelques semaines: vingt-huit enfants, une adulte, la création d’un nouveau collectif. Un mélange d’enthousiasme, de curiosité et d’excitation. Ma soif d’apprendre, d’expérimenter aussi.

Cette passion d’exercer ce métier, de retour depuis un an.

Heureuse.

Vendredi 1 juin

Vers une nouvelle normalité.

A 8h20, je rentre dans la classe et ouvre la porte qui donne sur la cour, laissant les enfants entrer, se réapproprier la classe, répondre à leurs besoins du moment, comme tous les matins depuis septembre. Un fourmillement joyeux, une chaleur.

A 8h30 : j’enclenche la musique de Vivaldi, signal du temps de regroupement, le collectif qui se rassemble. Parfois, j’oublie de lancer cet appel, les enfants s’installent quand même sur les coussins et Gabriel vient généralement me chercher, impatient : « Maitresse, tu viens ? ». Un appétit pour commencer la journée, visible.

Le bonjour collectif, un « Comment je me sens ? », un jeu pour vivre un moment d’empathie. Les rituels s’enchaînent pour répondre aux besoins de chacun, s’accueillir pour mieux travailler ensemble ensuite, le bien-être collectif et individuel, nécessaire pour apprendre.

A 9h : un temps d’apprentissage ensemble (écriture d’une lettre, recherche, découverte d’une notion …) puis chacun choisit ce qu’il va faire, pour certains une fiche, d’autres un jeu ou un travail en groupe. Il y a aussi celui qui va prendre son « temps libre » parce qu’il n’a pas la tête à travailler de suite, celui qui va aller au coin « zen » plonger ses mains dans le sable pour trouver un apaisement.

La routine, une nouvelle normalité qui s’est installée.

Assise à mon bureau, je les regarde faire. Pensive… Le projet de départ était de placer l’empathie au cœur des apprentissages tout en déroulant le programme scolaire attendu au CM2. Comme un chercheur devant ses éprouvettes, dans une observation à la fois joyeuse et émerveillée, envie de m’exclamer : « Ça marche ! ». Émue aussi, l’amour qui s’insinue partout, juste lui laisser la place d’entrer …

Essai transformé.

La preuve, à présent sous mes yeux, qu’une nouvelle façon d’enseigner dans l’école publique est possible.

Enthousiaste.

 

Mercredi 28 mars

Fin du temps de regroupement, les élèves qui se lèvent pour retourner à leur place et Eva qui me chuchote : « Maman, elle m’a demandé si on allait faire la minute de silence en hommage au gendarme tué dans l’attentat ».

Le signal que j’attendais pour déclencher (ou pas) ce sujet. Laisser la spontanéité à tout élan d’hommage.

Je propose donc aux enfants de se rassoir et relais les mots d’Eva, à sa demande.
Tous veulent parler en même temps. Une agitation qui monte.
Je tente de rétablir le silence, consciente qu’une émotion est là, je demande qui souhaite dire comment il se sent. Tour de paroles. Des « J’ai peur » formulés et ce « Pourquoi? »…

Un sentiment d’impuissance en moi. Juste capable d’accueillir leurs émotions et la mienne.

Puis ma question, la voix vibrante : « Souhaitez-vous faire un hommage? Si oui lequel? ».

Un « oui » spontanée à l’hommage.

Surprise par la première proposition : applaudir pendant une minute. Mes larmes pas loin …
Léo propose de chanter la Marseillaise, Paul de faire une minute de silence.
Décision: faire les trois.

Un silence complet suivi d’applaudissements et de ce chant. L’énergie du vivant au milieu de la peur, face à la mort.

Hommage du collectif.

Mes larmes qui coulent …

Et cette question, comme une urgence, adressée à nos dirigeants : « Qu’attendons-nous pour placer l’empathie au cœur des apprentissages scolaires? … »

Lundi 26 mars

L’aventure qui continue et à nouveau les mots qui reviennent.

Début février, passage à vide, au milieu d’une tempête personnelle. Et cette fin de journée où plusieurs enfants du collectif-classe me disent  : « Tu nous cries dessus là! ». Et mon: « En effet, je m’excuse », sans plus d’explication. Une prise de conscience: mon vécu personnel qui impacte sur ma façon d’enseigner, plus les moyens d’être dans l’empathie avec l’Autre, avec moi. Tensions généralisées.
Le lendemain matin, au coin regroupement, j’explique au collectif: « Voilà, je suis angoissée, à fleur de peau, je vis des choses dans ma vie personnelle qui sont complexes, vous n’êtes en rien responsables de cela, je vais faire un effort pour ne pas m’énerver, pour rester concentrée, mais je ne suis pas certaine d’y arriver. J’ai besoin de soutien. Est-ce que vous seriez d’accord pour m’aider? ». Peu de mots de la part du collectif ce jour-là, sinon un « d’accord! », comme un élan, sans plus de questions.
Pendant les semaines qui ont suivi le collectif m’a soutenue. Les tensions se sont envolées et les apprentissages déroulés comme prévu. L’impression de voir les enfants avancer sans moi parfois, gagnant en autonomie. La vie du collectif a suivi son cours et m’a portée.
Et puis, il y a quelques jours, je leur ai dit que je ne me sentais plus angoissée, que mon énergie était revenue, leur expliquant le détail de ce qui m’est arrivé. Accueil joyeux du collectif, un « Ah, la maîtresse n’est plus angoissée! ».
Ces mots posés il y a quelques semaines, ceux d’une « maitresse » qui dit sa vulnérabilité, ses difficultés pour exercer son rôle et une « classe » qui s’apaise, soutient et continue les apprentissages. Quand les mots deviennent des fenêtres …
Gratitudes.

Lundi 15 janvier

8h20

Je rentre dans la classe par la porte intérieure. Ils sont là, côté cour, devant de la porte vitrée.

Je sais qu’allumer la lumière de la classe donnera le signal. Et qu’un « Elle est arrivée! » suivra. Une joie qui monte en moi, effaçant les réveils laborieux et toutes les petites contrariées du matin.

J’ouvre la porte, me cale sur le côté avec un « bonjour » suivi du nom de chacun. Rencontres. Croisement de regards. Des sourires, des « têtes bougonnes ». Léo qui me raconte sa blague choisie pour « moment de pitrerie ».  Lily qui vient me faire un état des lieux de sa nuit. Lola qui dépose sa contrariée du moment ou sa bonne nouvelle. Il y a eu Mathis qui s’est assis à sa table et a fondu en larme, il y en a eu d’autres. Un concours de toupie qui démarre dans un coin de la classe. Des papotages dans le couloir. Max pour qui ranger toutes ses affaires et sortir sa trousse est un rituel nécessaire. Ceux qui aiment aller s’asseoir au coin «Zen» et plonger leurs mains dans le plateau de sable. Les curieux regroupés devant l’emploi du temps de la journée. Chacun s’affaire, répond à ses besoins, se prépare pour commencer la journée.

A peine dix minutes, parfois un peu plus quand le besoin s’en fait ressentir. Laisser le collectif aller à son rythme, aller au mien, dans la confiance que les apprentissages n’en seront que meilleurs au moment venu.

8h30, mon « On se retrouve au coin regroupement ? », et d’un coup, les tables qui se poussent, l’espace qui se crée, la tribu se rassemble, assis sur les coussins dans un coin de la classe.

Une nouvelle journée qui démarre…

Mercredi 10 janvier

Ma juste place.

L’insomnie d’avant la reprise des classes. Dimanche soir, 23h30: ma classe est-elle prête pour demain? Une liste de tâches qui s’accumulent dans ma tête. Mes aspirations transformées en exigences : répondre aux besoins de chaque enfant dans une journée programmée au millimètre.

Nuit courte, réveil: angoissée.

Décision de plonger en moi. Rencontre avec cette part qui m’oppresse, m’épuise, martelant la croyance qu’elle seule peut subvenir aux besoins de l’Autre. La sauveuse et sa cape de superwoman. Surprise de la voir. La résurgence de ce que l’on croyait acquis, les anciens mécanismes qui réapparaissent.

Reconnexion avec cette évidence qui me réconforte, me libère : le potentiel de chacun à répondre à ses besoins, à mettre en place ses propres stratégies pour grandir. Un apaisement qui se fait en moi. La confiance en l’Autre, le plaisir de répondre à ses besoins en toute liberté, sans dépendance : ni la sienne, ni la mienne.

Et un constat en fin de journée : j’ai déposé « les outils », les enfants s’en sont servis pour apprendre.

Le doux souffle de la légèreté … Sourire.

 

 

Samedi 30 décembre

Une expérience qui commence en septembre dernier : un « collectif-classe », une « maitresse » et une psychologue scolaire. Quelques jours après le début du projet, des mots qui arrivent. Début d’un témoignage. D’abord sur un compte Facebook, des partages dans des groupes et là : une sortie de cet espace fermé, l’élan du partage qui se décuple.

Ce blog vient de naître. Pleine gratitude pour Claire Djebabera Pellerin qui l’a constitué et son « C’est très gentil mais je n’ai rien fait » quand je la remercie, juste là avec le besoin de contribuer. Gratitude pour Philippe Clement et son cadeau, le nouveau logo de Marie écrit : une troisième plume, réunion de la première et de celle offerte par  Marc Valenzisi
Claire, j’ai envie de reprendre le dernier mot que tu m’as écrit hier soir:
« Go »

Mardi 19 décembre

Rencontres.

Julian est là, avec sa mère. Tendue. Elle me le dit: « Je ne comprends pas votre méthode, je suis inquiète pour la 6ieme, je me dis que Julian ne va pas être prêt ».

Je l’écoute, durant un long moment et reformule ses paroles. Envie d’accueillir cette mère avec son inquiétude et aussi de comprendre ses besoins. Tout d’abord mes mots pour reformuler ses angoisses: « Vous voulez le meilleur pour votre enfant et vous êtes inquiète pour lui, pour sa scolarité, est-ce cela? ». Et seulement ensuite un : « Avez-vous besoin de clarté sur ma façon de travailler et d’être rassurée par rapport à l’application du programme ? ». La mère de Julian qui acquiesce. Je n’ai pas commencé à la rassurer et déjà j’observe ses épaules qui se relâchent, la détente dans ses yeux, celle qui dit : « Ça y est, je me sens comprise, entendue, reconnue dans ce qui m’habite. »
Elle rassurée et moi libre de continuer ma pratique.
A peine quelques mots pour décrire ma méthode, un tableau de compétences du Cm2 complété.
Je perçois que l’essentiel s’est joué juste avant, dans ce moment de connexion.

Et puis il y a les parents d’Hugo, arrivés avec cette même inquiétude. Avec eux, je me suis préparée à toutes les étapes, sauf la dernière, pas prévue, celle des remerciements … Mes yeux qui s’embrument.

Un : « Vous êtes émotive, il me semble… »

« Oui… »

Mercredi 6 décembre

11h10, la fourmilière en plein travail, par groupe ou seul, sur fichier, avec un jeu, un livre … au choix. Et quelques enfants autour de moi, décidés à réciter leur poésie. Théo est là, il s’agite. Son tour arrive, il fond en larme, la tête dans ses mains. Je ne comprends pas ce qu’il se passe, je lui demande, il ne répond pas. Louis est debout à côté de lui, il lui pose alors la main sur l’épaule et m’explique, la voix grave : « Je sais ce qu’il lui arrive, il a le trac, cela l’angoisse de te réciter la poésie, moi aussi j’ai ressenti ça vendredi « . Je comprends que Louis est venu pour soutenir son camarade. Entre deux sanglots Théo confirme qu’il a appris sa poésie mais que devant moi il n’y arrive pas. Je suggère alors à Théo de choisir un enfant qui a appris la même poésie que lui pour la réciter à deux. Théo m’explique qu’il a déjà cherché dans le groupe et que personne a appris la même poésie que lui. Louis propose : « Si tu veux, moi, j’apprends la même poésie que toi la prochaine fois ». Entre temps Tom et Sofiane sont arrivés, ils entourent Théo et lui disent : « Mais tu viens de nous réciter ta poésie dans le couloir! Vas-y, on est avec toi! ». Et je rajoute : « Oui, on est tous avec toi Théo! ». Sofiane s’exclame : « On a qu’à retourner dans le couloir avec la maîtresse et là tu pourras sûrement réciter ». J’acquiesce. Sauf que Théo explique qu’il est bloqué. Je décide alors de le laisser avec ses camarades et propose de revenir dans quelques minutes. Je les observe de loin. Des mots et des gestes à la fois chaleureux et entraînants. Le collectif qui soutient un des leurs. Touchée de les voir ainsi.

Théo n’a pas récité sa poésie aujourd’hui, je lui ai finalement proposé de reporter à demain. Laisser passer l’émotion du moment.

Je mesure que ce qui est anodin pour moi: réciter quelques lignes de poésie devant la « maîtresse » peut déclencher beaucoup de stress chez un enfant. Garder cela en tête. L’angoisse, ce frein inhibiteur d’apprentissage.

Et envie, aussi, de soutenir Théo, de revenir le voir demain avec un « Comment puis-je t’aider à relever ce challenge? » . Théo m’a déjà expliqué, avec ses mots, se sentir submergé par ses émotions. Comme je te comprends … Partage avec Théo, quelques mots pour lui, pour moi: « Ta sensibilité, c’est ta force Théo… C’est notre force à nous deux, à nous tous ».