Vendredi 1er décembre

Le doute.

Marie doute. La part de moi qui se juge. Mon espace paisible difficile à rejoindre, celui de l’accueil bienveillant de ce qui est, de ce que je suis. Focale sur ce qui ne fonctionne pas. Consciente qu’il s’agit d’un passage, le même que celui vécu par les enfants face à un nouvel apprentissage. Tous logés à la même enseigne. Le moment d’instabilité avant l’arrivée au prochain palier d’apprentissage. La traversée du tunnel.

Ok, tu doutes…. Mais c’est pas nouveau ça … D’habitude tu as l’énergie qui permet de le vivre… Et puis normalement quand tu prends conscience que tu as besoin de bienveillance, une sérénité revient. Et là ce n’est pas le cas. Il y a autre chose, il me semble … une autre part de toi en résistance.

Flash back.

Janvier 2017, directrice d’école, en décharge totale, pas de classe. Et un « Ca y est, mon objectif de départ est atteint, challenge relevé: à la direction d’une des plus grande école du coin … Et on fait quoi maintenant? « . Un constat: le décalage entre mes aspirations et mon travail. Et un visuel apparu après ma rencontre avec la communication Nonviolente: plus envie d’exercer mon pouvoir sur les autres et pas encore les cartes pour « faire différemment ». Donc une décision à ce moment là: j’arrête. Je quitte ce poste pour retourner auprès d’eux, les enfants. Faire moi-même ce à quoi j’aspire : la bienveillance, un enseignement à l’écoute des besoins et du rythme de chacun. La relation d’égal à égal.

Juillet 2017: je ferme la porte de mon bureau de directrice et réouvre la porte de la classe. Un soulagement, une joie et le goût du challenge dans la bouche.

Septembre 2017: une équipe autour de moi, on y va! L’élan. Le souffle dans mon dos.

Bien. Tout ceci me semble heureux….

Sauf que :

Mardi 28 novembre: une part de moi qui s’exprime. Un ras-le-bol adressé aux autres parts. Cette part en a marre qu’on la sort régulièrement de sa zone de confort, fatiguée des challenges . Elle dit qu’elle a besoin de douceur, d’aller à son rythme, qu’on prenne soin d’elle. Elle dit qu’elle ne souhaite pas interrompre le projet, elle veut juste être reconnue, que les autres parts l’entendent. Dialogue entre mes parts, écoute mutuelle , conciliation des besoins de chacune.

Stratégie commune:
Pause dans ma bulle. Recharge des batteries pour mieux redémarrer. Week-end cocooning.

Mardi 28 novembre

Malaise.

Le bouche à oreille, j’apprends qu’un parent a formulé qu’il pense à changer son enfant de classe car la maîtresse des cm2 ne prépare pas ses élèves à la sixième… Cette maîtresse dont il parle: c’est moi.

La situation que je redoutais en me lançant dans cette aventure. Je m’étais répétée que le jour où cela se produirait, il me suffirait d’écouter calmement le parent, de reformuler ses mots. Me mettre en lien, en connexion avec lui. Entendre ses besoins puis les marier aux miens. Commencer par écouter l’Autre , jusqu’à son dernier mot.

Sauf que, là , je réalise que j’ai juste envie de me justifier en mode incisif. Je me sens dans l’incapacité d’offrir un temps d’écoute à l’Autre, d’accueillir ses mots, ses craintes. Juste prête à le corriger.

Ses mots que je reçois comme des critiques. Ses mots qui entrent en raisonance avec mes propres incertitudes. Cette part de moi qui doute : Et si cela ne marchait pas? Si Marie se plantait complètement…

Pause.

Retour en moi, sur la piste de danse avec mes parts.

Vendredi 24 novembre

La joie de partager le nouvel article écrit par Béa, la psychologue scolaire. Matinée avec notre collectif classe. De nouvelles idées de jeux pour développer la présence et la bienveillance.

« Mercredi 22 novembre 2017

Une matinée nourrissante.

Pêcheur de sons:
L’espace d’un instant, trente paires d’oreilles ouvertes aux sons, à l’intérieur et à l’extérieur de la salle, même les plus ténus. Ecoute de la vie qui palpite autour de nous. L’attention mobilisée, se laisser surprendre par les sons qui émergent. D’abord les accueillir, sans les identifier, juste les percevoir, les ressentir … rester dans l’univers sonore, l’expérience sensible, sans aller de suite dans le mental (comme le propose Christophe André). Et en même temps si des pensées et des mots arrivent, les accueillir avec bienveillance, en observateur, puis revenir à l’univers sonore. Percevoir le silence entre les sons, le silence qui permet de distinguer plus encore des sons que nous n’avons peut-être pas l’habitude d’entendre.
Laurent rayonnant quand il partage avoir entendu la cloche de l’église, et Thierry tout sourire lorsqu’il nous dit avoir entendu le tic tac de la pendule de la classe… temps suspendu. C’est doux et léger. Présence, intensité, instantané …

Rencontre:
Nous voilà partis à l’aventure … Nous nous déplaçons dans l’espace que nous avons aménagé dans la classe pour l’atelier. Dans un premier temps, chacun chacune reste dans sa bulle, centré(e) sur soi (avec quoi j’arrive, avec quoi je suis là maintenant, comment je me sens ?), le regard tourné vers l’intérieur … des regards vers le sol, des mains pour cacher les visages, des coups d’œil furtifs … Puis l’ouverture commence à poindre, le deuxième temps est un moment de découverte de l’autre. Lorsque je le croise je le regarde … des regards fugaces, d’autres plus appuyés, amusés, rieurs .. d’autres encore qui se cachent un peu … et un troisième temps intense et émouvant : la rencontre. Quand je veux, si je veux, si je m’y sens prêt(e), lorsque je le sens, je peux m’arrêter devant celui ou celle dont je croise le regard. Et là je prends le temps de goûter sa présence, ma présence à cet autre, l’intensité de ce regard, découvrir « autrement » son visage que je vois tous les jours depuis plusieurs semaines (lors du partage Pascale dit « j’ai vu des choses que je n’avais jamais remarquées sur les visages …). Plonger dans le regard de l’autre, parfois en hésitant, d’autres fois pleinement et intensément. Découvrir l’autre et me découvrir dans son regard. Et dans ce moment de rencontre, quand c’est le « juste » moment, qu’il est temps pour soi, chacun(e) peux choisir de s’éloigner et partir pour continuer son chemin vers d’autres rencontres … des clins d’œil, des sourires … des rencontres éphémères et pourtant tellement présentes et nourrissantes !
Nous sommes là, reliés, présent(e)s, prêt(e)s pour l’activité suivante : l’oiseau silencieux.
Tous les enfants assis en cercle reçoivent un masque qu’ils posent sur leurs yeux et ils deviennent ainsi des oiseaux qui ne pourront se fier qu’à leurs oreilles. Je fais le tour du cercle, présent, dans l’attente, tranquille et je désigne celui ou celle qui sera l’oiseau silencieux en posant ma main sur son épaule. L’oiseau silencieux enlève son masque et restera immobile sur toute la durée du jeu. Lorsque la présence et l’écoute sont palpables je donne le signal du début. Chaque enfant/oiseau se déplace alors, les yeux bandés, et lorsqu’il entre en contact avec un autre enfant/oiseau, le sollicite par un « cuicui ». S’il s’agit de l’oiseau silencieux il ne répond pas et l’oiseau voyageur qui vient de le rencontrer reste accroché à lui et devient lui aussi silencieux. Sinon, cet oiseau de rencontre répond également par un « cuicui » et l’oiseau voyageur continue son chemin vers d’autres rencontres dans l’objectif de trouver l’oiseau silencieux.
Le début du jeu est joyeux, une volée de « cuicui », timides parfois au départ, puis plus intenses, et peu à peu le silence. Tous les oiseaux sont devenus silencieux en touchant l’oiseau silencieux ou un oiseau qui l’est devenu à son contact. Je note la douceur dans les contacts, le respect et l’attention envers chacun et chacune lorsque la trentaine d’oiseaux se retrouvent tous en contact les uns avec les autres, immobiles, dans un final silencieux.

Ecoute, présence, rencontre, contact, bienveillance …
Heureuse d’avoir contribué et d’avoir été le témoin discret de cette qualité de présence et de ces rencontres bienveillantes. »

Jeudi 23 novembre

Tendresse.

10h30, fin de la récréation, je me dirige vers la classe. La porte est fermée, je l’ouvre. Des enfants écrivent au tableau et me crient: « Non! Ressors! ». Marche arrière, je referme la porte. Une émotion qui monte en moi, je me doute de ce qui se passe. J’attends. Rapidement un: « Tu peux venir! » qui m’appelle. Je rentre. Ils sont cachés sous les tables, le tableau est recouvert de mots tendres. Ils sortent de leur cachette en criant « Maîtresse on t’aime! ». Mes yeux humides, des larmes qui finissent par couler. Un « La maîtresse pleure ». Mes mots sont encore là, je leur explique : « Oui, je pleure, je suis émue, touchée par vos mots ».
Et là, une chose que je n’avais pas anticipée, qui ne s’est encore jamais produite dans ma carrière:
Les enfants se mettent à compter: « 1, 2,3… câlins! ». Manon se dirige vers moi en disant: « On y va! » et m’entoure de ses bras, d’autres enfants font comme elle. Des cercles qui se forment autour de moi, tous les uns contres les autres.
D’abord la surprise de voir ces êtres s’agglutiner autour de moi. Quelques secondes de crispation, un début de « Une maîtresse ne fait pas cela » qui arrive, mes anciens réflexes qui tentent un retour. Et le plongeon dans la douceur qui se fait, mes bras qui se posent sur les enfants, une détente, une chaleur, c’est tellement joyeux. Partage. Notre collectif dans un câlin géant. Frissons dans mon dos.

Plus de mots.

Mercredi 22 novembre

Partage d’un nouvel article écrit à deux cette fois, Philippe Clement et Marie Ecrit. Croisement joyeux de deux plumes.

La classe ose la Gépécé !

Marie et Philippe entretiennent d’amicales et chaleureuses relations. La Communication Nonviolente les a réunis et, depuis quelques mois, ils échangent assidûment leurs visions des événements qui émaillent leur vie.
Il y a peu, profitant d’un voyage de Marie dans le « grand Nord de son beau Sud », ils se sont rencontrés à Orléans. Le temps vécu « en présence » a renforcé les liens virtuels et joyeux, fructueux, qu’ils avaient créés.
Philippe a été témoin enthousiaste des prémices du projet de Marie pour sa classe et, tout naturellement, ce qui s’y vit occupe dans leurs conversations une place privilégiée.
Ils choisissent aujourd’hui de vous faire partager l’un de leurs échanges parce qu’ils restent émerveillés de ce que peut faire naître une relation simple et fluide entre deux personnes qui cheminent en confiance. Vous entrez dans un échange « du tac au tac ». Nous l’avons laissé tel qu’il s’est déroulé en direct.
Marie Ecrit: Mardi matin, 8h45, le collectif vient de voter pour faire sport maintenant. Trente voix contre une: la mienne. Et là je suis frigorifiée sur le terrain de sport … Mon unique objectif en votant « contre » était d’éviter cette situation. Philippe : Inconvénient du vote majoritaire. Avantage de la GPC (Gestion Par Consentement): Prendre en compte les objections et les bonifier pour les lever. Ici, par exemple, que peut-on proposer pour que la maîtresse ait suffisamment chaud sur le terrain de sport ? Marie Ecrit: Je ne pense pas encore avoir tout compris dans la « Gestion Par Consentement » mais bon: on teste et on voit ensuite .
Philippe envoie à Marie une citation d’Albert Einstein  » La connaissance s’acquiert par l’expérience. Tout le reste n’est qu’information« . Marie Ecrit: Donc, fin de la séance de sport et retour en classe. Je dis aux enfants « J’ai eu froid sur le stade, je crois que je préfère quand il y a sport l’après midi du coup « . Réponse de Maud: « Ben on a voté , c’est comme ça« . Léo, lui au contraire dit : « On ne fait plus sport le matin pour pas que tu aies froid« . Chacun parle à son voisin, début d’agitation . Il y a ceux qui ne veulent pas que la « Maîtresse » ait froid et ceux qui disent que le groupe a voté cette décision, que la majorité l’emporte. Je reprends la parole et leur dit: « Je crois qu’en fait j’ai ressenti une frustration ce matin, quand le collectif a choisi une décision qui n’était pas la mienne. » Philippe : Oui, tu t’y étais soumise ; tu n’y avais pas consenti.
Marie Ecrit: Oui, c’est ça! Puis je demande aux enfants : « Est-ce que ce que je viens de ressentir est déjà arrivé à l’un d’entre vous ?« . Plusieurs enfants me répondent que, oui, eux aussi ont déjà ressenti cela. Un enfant dit : « Mais c’est comme ça quand on vote » . Je leur dis alors:  » Comment pourrait on faire pour que cela n’arrive plus? Que plus personne ne soit déçu par une décision prise par le collectif ?”. J’observe que c’est le bazar depuis quelques minutes , le sujet semble passionner les enfants, ils en oublient de lever la main , se coupent la parole … Certains disent qu’il n’y a, de tout façon pas d’ autres solutions que le vote. Je leur annonce alors que j’ai une idée à leur soumettre et j’écris « Gestion Par Consentement  » au tableau et rajoute: « Voilà, dans cette situation que nous venons de vivre , je crois que, pour que tout le monde s’y retrouve, nous pourrions tenir compte à la fois de votre envie de faire sport et de moi qui n’ai pas envie avoir froid.« . Les propositions des enfants fusent : “ Tu fais sport avec nous pour te réchauffer!”, “Tu mets un pull!”, On va faire sport au gymnase!”. Je leur dis que la seconde proposition me va.
Philippe : Stop ! Objection levée ; c’est réglé. Tour de vérification par consentement de la proposition bonifiée « On va faire du sport le matin et Marie met un pull ». Chacun-e dit « Je consens » ou émet une nouvelle objection. Si tout le monde consent… la proposition est celle de tout le monde. C’est bâché ! Marie Ecrit: En effet, je leur dis que la seconde proposition me convient, que je prendrai un pull en plus dans mon sac pour quand il y aura sport le matin. Je rajoute que c’est ok pour moi d’aller en sport le matin dans ces conditions, que je suis touchée que le groupe ait pris en compte mon avis et cherché une solution avec moi.
Sourire général. J’écris à présent au tableau : « Vote », à côté de « Gestion Par Consentement » déjà noté . Et je leur dis : »Jusqu’à présent nous utilisons le vote, là nous venons d’utiliser la « Gestion par consentement ». Qu’est ce que vous préférez ?« . Et je rajoute : « C’est l’heure de la récréation, nous n’allons pas prendre de décision maintenant, je vous laisse y réfléchir et on en reparle. » Mais en fait, ils continuent à vouloir parler. Plusieurs s’exclament : « On veut ça! » (en montrant mes derniers mots écrits au tableau). Louis insiste quand même:: « Nous devons voter pour savoir si l’on change de façon de voter « … Et enfin Nathan fait une suggestion, qui mérite réflexion: « Maîtresse , pourquoi à la place de voter pour un président on ne fait pas ça ?« .
Philippe: Tu pourrais écrire un article là dessus… Marie Ecrit: Alors, figure-toi que j’y avais pensé. Le truc c’est que je me disais que je ne maîtrise pas assez le sujet (GPC ) pour prétendre le mettre en place dans ma classe … Philippe : C’est juste ça que je trouve génial ! Tu te rends compte de ce que ça veut dire ? Marie Ecrit: Heu … Que l’idée de la GPC est pas mal ? Philippe : Bon. Alors moi je vais te dire ce que ça veut dire pour moi. Ça veut dire que c’est normal ! Ça veut dire que c’est naturel, que c’est dans la nature des enfants. Donc de nous tous, au départ. Que « prendre soin » c’est naturel. Qu’écouter les besoins des autres, c’est naturel. Que la Démocratie coopérative, c’est dans le sang à la naissance. Et qu’il suffit d’essayer – même en néophyte total – … et que ça marche ! C’est génial ! Je suis heureux comme …comme …Heu …comme moi ! Marie Ecrit : Ok pour l’article. A deux mains alors, Marie Ecrit avec Philippe Clement ? Philippe : Ok !

Vendredi 17 novembre, 19h

Béa écrit …
Premier témoignage de la psychologue scolaire avec laquelle je me suis lancée dans cette aventure.
C’est avec beaucoup de joie et de plaisir que je le partage avec vous:

« Catherine Gueguen écrit : « Quand nous avons le sentiment très agréable d’être en « communion », en parfaite résonance, en synchronie avec l’autre, de partager réellement l’instant présent, il existe alors une traduction biologique : nos neurones miroirs s’activent. Ce lien de personne à personne, de cerveau à cerveau est appelé « résonance empathique ». » (…) « Les neurones miroirs constituent une sorte de sixième sens qui crée avec autrui un état émotionnel à notre insu. » Catherine Gueguen précise qu’ils « rendent les émotions contagieuses. » (…) Ainsi, « quand les adultes crient, s’énervent, ces émotions sont transmises à l’enfant qui ressent ces mêmes émotions de colère. » et de même j’ai envie d’ajouter que le climat émotionnel qui entoure l’adulte (qu’il provienne des enfants ou d’autres adultes) l’impacte également.
Nous transmettons ce que nous faisons et ce que nous sommes. Juste le savoir, en avoir conscience, y être présent, sans juger ni culpabiliser, juste l’accueillir avec douceur et bienveillance, en observant, lâchant prise et en ayant confiance … lors du cercle de paroles l’enseignante et moi-même avons mis des mots sur cet accueil … il y a des moments qui ne se passent pas comme nous l’avions pensé et c’est ok, c’est aujourd’hui et c’est maintenant … ce qui se passe parle de moi, de nous.

Un début d’atelier nourrissant et apaisant.

Premier jeu: Je te souhaite …

Le souffle de l’intention sincère et authentique porte cette activité. Chaque enfant se tourne vers son voisin(e) et fait un souhait pour lui qu’il formule, puis souffle symboliquement (dans le bol tibétain qui passe de main en main, ou sur un petit moulinet à vent pour aujourd’hui). « Je te souhaite une merveilleuse journée, je te souhaite une agréable après-midi, je te souhaite tout le bonheur du monde … »

Second jeu: Quelque chose qui parle de moi.

Chacun chacune a sur lui quelque chose qui parle de lui, qui a une histoire, une présence, une mémoire … et chacun chacune peut s’il le souhaite partager ce que cet objet raconte. J’ai adoré entendre Katia parler de l’histoire de ses chaussures offertes par sa maman, Guillaume de la montre de son grand-père qu’il garde dans son cœur, Sofiane de son bracelet, symbole d’un lien amical et d’une reconnaissance.

Une reprise inattendue : le prénom chuchoté.

Après le moment d’empathie et de bienveillance connu lors de la première séance, aujourd’hui cette activité suscite de l’excitation, des rires et en même temps des enfants qui n’étaient pas présents lors de ce jeu la semaine dernière sont là, ils sont d’ailleurs tous là (sauf un qui a choisi de ne pas participer), comme une ruche active et fourmillante. L’intention s’est déplacée, de la douceur et de la bienveillance, à l’excitation, les rires, la vie … Pour certain(e)s des regrets exprimés d’avoir un vécu différent de ce jeu, pour d’autre l’accueil de ce qui est là …

Joyeuse, vivante, « pétillante » et confiante dans la suite de cette aventure … « 

Vendredi 17 novembre, 18h

Deux jours à observer le collectif classe et à me dire que l’ambiance est « électrique ». Des conflits au sein du groupe, des tensions entre nous. Un temps de concentration réduit. Des enfants qui me demandent de répéter les consignes, une mise au travail laborieuse. Envie que la journée de classe se termine … Une attente rare chez moi.

Un questionnement hier en fin de matinée : Que se passe-t-il?

Une clarté là ce soir: depuis deux jours j’étais moi-même dans un état « électrique », fébrile, de nombreuses tensions en moi. Et ce matin : de retour dans mon espace paisible. En revoyant le déroulé de cette journée, je constate que le calme est revenu au sein du collectif. La coopération est de retour, les conflits semblent s’être résolus sans que j’ai à mettre en place des régulations. Et aussi: les enfants sont entrés dans le travail proposé.

« L’effet neurones miroirs », me suggère la psychologue scolaire, et je me dis : Pourquoi pas ?… Mes émotions qui se refléteraient sur l’état du collectif …

Pensive …

Mercredi 8 novembre

Le prénom chuchoté.

Le collectif classe en plein exercice d’empathie. Un jeu animé par la psychologue scolaire avec laquelle je me suis lancée dans cette aventure.

15 enfants d’un côté, les yeux bandés.
15 enfants de l’autre, les yeux ouverts.

Chaque enfant du premier groupe a son binôme dans le second. Celui qui a les yeux ouverts appelle, en chuchotant son prénom, celui qui a les yeux fermés. Ce dernier avance dans le noir, se dirige vers la voix qui dit son nom. 15 enfants qui se dirigent ensemble vers les 15 autres. La rencontre. Le chuchotement des prénoms du collectif, comme un chant doux et joyeux à la fois. Spectatrice, je regarde Emma avancer à petit pas, peu assurée. Lena l’appelle, répétant son prénom pour la guider, elle tend les bras, les mains ouvertes pour l’accueillir. Des mains qui se touchent, des gestes chaleureux. Emy qui enlève son masque. Sourires. La rencontre de deux êtres peu habitués à se côtoyer dans la classe. Je suis émue en les regardant. L’accueil de l’Autre matérialisé sous mes yeux.

Cercle de parole à la fin la matinée. Chacun exprime une chose qu’il a aimé, une chose qu’il a apprise et comment il se sent. Yanis dit que ce jeu est son préféré depuis le début de l’année. Oriane parle de la confiance nécessaire en l’Autre pour oser avancer les yeux fermés.

Je leur dis que je me sens émue de les avoir regardés jouer à ce jeu. Tom qui rajoute, comme un constat :  » C’est pour ça que tu pleures là ». Un sursaut de pudeur en moi : « Non, je ne pleure pas je suis juste émue!  » … mais en fait les larmes d’émotions ne sont pas loin… Une douce émotion.

Touchée d’avoir lu dans les gestes des enfants cet élan d’accueil inconditionnel de l’Autre pour ce qu’il est, quels soient ses actes. L’accueil sans jugement.

En résonance avec moi ce soir. Comme un appel à accueillir avec bienveillance toutes les parts de mon être. Plus de « Je ne dois pas », juste l’acceptation de ce que je suis, sans me juger. M’accueillir, quels que soient mes actes.

Tendresse.

Mardi 17 octobre

9h. Nous voici tous installés au coin regroupement. Le collectif classe réuni.

Et une « maîtresse », moi, pas vraiment à l’aise, suite à la journée d’hier. J’explique aux enfants que je suis triste de m’être mise en colère, d’avoir prononcé des mots menaçants. Je présente mes excuses à Alexandre et Fabio qui ont pleuré suite à mes propos. Pas fière de ce que j’ai fait et dit. Je rajoute que je constate que quand je suis fatiguée, je ne réussis pas à faire ce que je voudrais et que je conçois que cela soit pareil pour eux. Le droit à l’erreur, au « J’ai fait avec mes moyens du bord ». Le droit, aussi, de ne pas être disponible dans sa tête, à un moment donné, pour vivre un temps d’apprentissage.

Les enfants écoutent dans un grand silence qui se prolonge après mon intervention. Je leur demande si ils souhaitent réagir. Laura dit : « Mais c’est normal, tous les adultes font ça, ils crient pour que nous écoutions », Paul rajoute : « Les maîtresses aussi mais pas toi ». Je leur fais remarquer qu’hier, j’ai crié et ils me répondent : « Mais c’était exceptionnel ». Lino qui rajoute joyeux: « Moi, je suis content que la maîtresse ait vidé son sac! ». Et enfin plusieurs: « Je voudrais parler de la sortie de demain » (déjà prêts à passer à autre chose…). Une détente en moi.

En effet, Louise : « C’est ok de ne pas être parfait, de se rendre compte des conséquences et d’exprimer ses regrets ». Je me fais la réflexion que les enfants ont une grande capacité de pardon, de bienveillance et de compréhension à partir du moment où l’on est authentique avec eux. Touchée devant ce constat.

Après cette intervention, des enfants formulent qu’eux aussi se sentent fatigués et énervés. Du coup, je leur parle de l' »Empathie pour soi », je leur dis que dans mes moments de fatigue et d’énervement, j’ai l’habitude de faire des choses qui me ressourcent, qui me font du bien. Et je leur propose une journée avec des moments chauds et doux, « une journée de chaudoudoux ». Exclamation générale: un grand « oui! ». Modification de l’emploi du temps prévu: un temps de cahier d’écrivain (un journal personnel non lu par les adultes ), un film, un temps de relaxation prolongé et des jeux coopératifs.

Et comme une évidence: nous partageons, les enfants et moi, les mêmes besoins, alors plutôt que d’en faire une source de tension, ne s’agit-il pas de les identifier et de chercher ensemble des stratégies communes pour les combler?

Journée ressource pour le collectif.

Lundi 16 octobre

16h15 fin de ma journée de classe.

Fatiguée, déçue et vulnérable.

Le « Connect before correct » de Marshall, dont une des traductions est:  » Se connecter à l’Autre avant de le corriger », qui raisonne. Rien de cela ne s’est passé aujourd’hui. Pas de connexion, pas les moyens, pas disponible pour entrer en lien. Juste en mode « correction » de l’Autre, avec les enfants.

Bilan: Un enfant envoyé chez le directeur, deux en pleurs après que je leur ai « rappelé » la consigne sur un ton énervée. Dont Alexandre qui me dit « De tout façon je suis bête, je comprends rien ». Un rapide: « Excuse-moi, je viens de m’énerver, je regrette » de ma part. Mais c’est trop tard, Alexandre continue à pleurer. Le moment « pitrerie » arbitrairement supprimé… Retour du mode « punitif », dans l’exercice de mon pouvoir sur l’Autre. Zéro bienveillance.

A 14h, j’enclenche la musique, signal que le temps de relaxation commence. Bruit dans la classe, des élèves debout, agités. Je réalise mon état d’énervement, ma non disponibilité depuis le matin, sans pouvoir prendre le recul nécessaire … Je hausse la voix en leur disant: « Je me sens énervée là, en colère, je ne vais pas avoir les moyens de réagir dans la douceur. Si vous ne vous taisez pas j’annule ce temps calme ». La menace. Et le paradoxe: parler d’annuler un temps de relaxation alors que le groupe est agité, que le besoin de calme, de recentrage, se fait ressentir pour eux … et moi.

Voilà, aujourd’hui, j’étais loin, très loin de concilier mes aspirations et mes actes.

Le temps, à présent, de prendre soin de moi, de m’accorder de l’Empathie, d’en trouver auprès des miens, de me reconnecter à moi pour pouvoir à nouveau entrer en lien avec l’Autre.

Le temps aussi de faire taire cette part de moi qui se juge, ma voix de « chacal », d’accepter ces moments d’impuissance, ces moments de cafouillage, le temps de l’humilité…

Le temps d’accéder à ma propre bienveillance, de moi à moi, pour pouvoir ensuite à nouveau la partager.