Vendredi 13 octobre

La balle en cascade.

Tous les matins, la journée de classe commence par deux « rituels ».

Assis en cercle, chaque enfant est salué d’un « Bienvenue », suivi de son nom. 30 Voix qui s’unissent pour accueillir chacun. J’aime rencontrer tous les regards dans ces moments ainsi qu’entendre « Bienvenue Marie ». C’est chaleureux, doux et joyeux. Un accueil inconditionnel de l’Autre, quoi qu’il puisse dire, quoi qu’il puisse faire. Juste invité pour ce qu’il est.

Le second rituel: La balle en cascade. Ce jeu a été initiée par une alliée avec moi dans cette aventure, psychologue scolaire, elle intervient régulièrement dans la classe depuis le début de l’année pour nous accompagner sur le chemin de la connaissance de soi et des autres, de la bienveillance et de l’empathie, du vivre ensemble joyeux et du bien-être. A travers des jeux et des activités chacun se révèle à soi et aux autres.

Durant ce second rituel, une balle passe de main en main. À tour de rôle, chaque élève la prend et dit son prénom suivi de sa météo intérieure (un « Comment je me sens? »), il passe ensuite la balle à son voisin. Par exemple Noé formule: « Je m’appelle Noé et je me sens joyeux « . Ensuite, une fois que la balle a fait le tour du cercle, elle repart dans le sens inverse. Alors chaque enfant fait passer la balle à son voisin en reformulant ce que ce dernier a dit. Elisa, passe la balle à Noé en lui disant  » Tu t’appelles Noé et tu te sens joyeux ». Cette reformulation permet à chacun de se sentir écouté par l’autre dans l’émotion qui le traverse. Un lien entre deux Etres qui se crée. Une forme d’écoute que l’on retrouve dans la Communication Nonviolente. Cela crée un apaisement dans le groupe et me permet aussi de mesurer dans quel état sont les enfants de façon à mieux appréhender les apprentissages de la journée. Certaines fois, des mots m’indiquent qu’un enfant va avoir besoin d’une écoute ultérieure, des « Je me sens angoissé », « triste », « en colère » ou encore: « Je ne sais pas comment je me sens » (tellement parlant …).

Je suis touchée de voir l’intensité avec laquelle les enfants reformulent les propos de leurs camardes durant ce rituel. Et je me régale d’entendre un enfant reformuler mon ressenti du moment.

Il y a quelques jours, j’ai dit que je me sentais fébrile. Plusieurs élèves m’ont alors demandé le sens de ce mot. Alexis a eu l’idée de prendre un dictionnaire pour en lire la définition. Moment de grâce: 30 élèves en train d’écouter avec intérêt Alexis lire la définition du sentiment peu confortable qui m’animait. Et moi de m’exclamer : « Oui, c’est tout à fait ce que je ressens en ce moment! ». D’un coup, une légèreté, un soulagement en moi, celui que l’on ressent quand on se sent entendu, compris, quand la reformulation de l’autre nous apporte une clarté sur notre état intérieur.

Sourires du collectif, regards tendres des enfants, soleil en moi. La puissance de l’Empathie en direct … et pas de la façon dont je l’avais imaginée.

Mardi 10 octobre

Depuis quelques jours des avions en papier volent dans la classe.

Constat: cela me gêne. Je l’ai d’abord expliqué aux enfants, sans solliciter une réflexion collective. Les avions ont continué à voler. Chaque décollage créant une agitation générale, des rires … et mon agacement croissant.

Au bout de quelques jours, ma question au groupe: « Ok, vous souhaitez faire voler vos avions, moi j’ai besoin de calme et d’écoute, comment fait-on? »

Après échanges, proposition du collectif: « On fait voler les avions … dans la cour! ». Ok.

Résultat: un temps de « vol d’avions » dans la cour à 15h (en alternance avec le « moment pitrerie »). 29 enfants, des avions partout, des cris de joie et mon sourire devant leurs effusions, c’est contagieux … A 15h15, ils ont joué, retour au calme, reprise des apprentissages.

Et depuis: il n’y a plus d’avions en papier dans le ciel de la classe.

Pas de punition, ni de menace, aucun jeu de pouvoir, juste l’écoute d’un besoin universel: jouer.

Nous avons trouvé un consensus où chaque individualité du collectif a pu être prise en compte.

Célébrations.

Vendredi 6 octobre

Rituel.

Tous les matins, après un temps d’installation, le signal: un « On se retrouve au coin regroupement? » et, en quelques secondes, les tables sont poussées, quelques coussins au sol et 26 CM2 sont assis par terre en cercle (encore deux ou trois enfants, suivant les jours, qui font le choix de rester à leur table). Je me suis déjà fait la réflexion que l’espace pour s’asseoir est petit. Au bout d’un mois, je me dis qu’au final, c’est une bonne chose, car du coup, nous sommes épaule contre épaule. Et ce contact physique, qui ne semble pas les déranger, devient facteur de lien.

Ce matin, j’arrive en dernier au coin regroupement et … plus de place. Les enfants qui se resserrent un peu plus et un : « Tiens, mets-toi là! ». Une toute petite place entre Sofia et Chloé. Après une hésitation, me voilà installée parmi eux, accueillie. Collés les uns contre les autres. Une sensation de bien-être, le plein d’énergie, de chaleur humaine pour la journée. Un collectif, une tribu. C’est bon.

Quelques minutes ensemble, le moment pour chacun d’être accueilli d’un « bienvenue » dit par le reste du groupe, puis d’exprimer un « ce matin je me sens », si il le souhaite. S’ensuit la « blague du jour » préparée par un élève puis une présentation du déroulé de la journée. Et enfin, au choix: un élève présente un objet ou bien nous parlons de sujets concernant le collectif…Partage, écoute et rires.

Dans ces moments là, je me fais la réflexion que les enfants savent déjà ce que c’est que l’Empathie, rien à leur enseigner, juste à le vivre.

Mercredi 4 octobre

Bilan.

15 jours que Marie Ecrit. Déjà.

Heureuse de mettre en mots ma nouvelle pratique de classe, de partager mes tâtonnements, mes moments de doute, de clarté, de joie. Et cet élan si vivant de voir l’Empathie au cœur du système scolaire public.

Grandement inspirée par ma découverte de la Communication Nonviolente et joyeuse de l’écrire.

Surprise de voir tous ces mots qui m’arrivent, mes pensées qui se posent sur la page.

Un temps d’ancrage, aussi, à chaque « post ». Comme un retour en moi.

Je me régale d’écrire. Une rencontre festive avec mes besoins d’expression et de création .

Touchée par les messages des lecteurs, envoyés en off. Une forme de reconnaissance nourrissante. Heureuse de contribuer par mes mots. Motivée pour continuer à partager le vivant qui se déroule en moi et dans ma classe.

Des besoins d’intimité et de liberté toujours là. Choix de garder ce pseudo pour l’instant.

Bilan positif, l’expérience de « Marie Ecrit » continue donc.

Et une pensée pleine de douceur pour toutes les personnes qui m’entourent dans cette aventure de classe: soutien, écoute, partage …

Gratitude.

Lundi 2 octobre

Bilan d’une journée de classe: Joyeuse ce soir.

Toujours ces quelques enfants qui ne rentrent pas dans le dispositif d’apprentissage que je propose. Juste ma posture qui est différente aujourd’hui: L’acceptation que chaque enfant de cette classe en est là où il en est, dans le respect de sa propre individualité. Sans projeter sur eux mes propres incertitudes liées à la nouveauté de ce que je leur propose.

Constat: une détente qui s’installe en moi. Entre eux et moi. Entre eux, le savoir et moi.
Mon lâcher-prise, pas celui qui dit « Je te laisse tomber ». Non. Celui qui dit : « Je t’accompagne, là où tu en es. Et nous irons là où tu as les moyens et le désir d’aller aujourd’hui, en fonction de ta disponibilité, de tes émotions et de ton énergie ».

Et un autre visuel qui m’apparaît:
10h05, les 25 autres enfants de la classe qui s’affairent autour de moi, sans moi. Le savoir qui circule. Le savoir en construction, celui qui fait sens. La fourmilière sous mes yeux.

Impressionnée.

Dimanche 1er octobre, 19h

Clarté.

L’Autre qui me renvoie mes peurs alors que j’attends qu’il me rassure. Un cri: « Montre-moi que ce que je fais est valide, montre-moi que j’ai raison, que ce que je fais a un sens, une utilité, que je peux t’aider! ».

Sauf que l’Autre n’en a pas envie ou pas les moyens.

Une attente stérile, un tonneau percé, mon énergie qui s’épuise. Et la naissance d’une colère envers l’Autre, je le désigne comme responsable de mon mal être.

Ne plus être dans cette attente. Laisser l’Autre avancer à son rythme, sur son propre chemin de vie. Libre. Ranger ma cape de super héros.

Et juste Être, être ma propre réassurance, mon propre soutien. M’accorder ma reconnaissance pour ce que je suis, de moi à moi.

Et rester avec mon intention première, au naturel: contribuer.

Apaisement.

Merci S.

Dimanche 1er octobre, 10h

Le doute depuis quelques jours.

Quelques élèves ne rentrent pas dans le nouveau dispositif de classe que je propose. Ils sont peu nombreux et pourtant: je ne vois qu’eux.

Je me sens déstabilisée, vulnérable avec une point de colère. Pourquoi? Qu’est-ce que ces élèves me renvoient qui me dérange tant? Quel est le besoin que je ne rencontre pas quand je les vois faire autre chose que ce que je leur propose, quand je les entends me dire et me montrer leur « non ».

Pourquoi ai-je autant de difficulté à entendre leurs limites dernière leur « non »? Mes limites qui rencontrent les leurs … Début de conflit.

Envie de rester en lien avec moi et avec l’Autre. Envie de vivre l’Empathie et pas les moyens pour l’instant. Commencer par accepter ce constat. L’accueillir.

Puis comprendre ce qui se joue dans ces moments-là, au-delà de la classe. Aller voir ce qui se passe à l’intérieur de moi.

Début d’introspection. Choix d’une situation précise pour plonger en moi:

Quand j’entends Théo me dire « Je ne veux pas faire ce plan de travail », je me sens énervée, trèèès énervée en fait …

Me laisser le temps de rencontrer cette colère, aller lui parler, elle n’est pas toute seule, il me semble … mon enfant intérieur qui s’agite …

Mercredi 27 septembre

Fébrile à mon réveil ce matin. Un constat : cette émotion est présente depuis quelques jours, devenue un « état ». Tellement enthousiasmée par ma nouvelle pratique de classe, je n’avais pas vu cette part de moi qui s’agite. Envie d’aller voir de quoi elle me parle, de l’écouter me dire ce qui l’angoisse.

Observation : ce matin 4h30. Mes yeux s’ouvrent un court instant, je les referme, rien à faire : le sommeil est parti. Mon cerveau s’est mis à préparer ma classe, à calculer comment amener Sofiane à se mettre au travail pour d’autres raisons que  » Faire plaisir à ses parents », « Obéir à la maîtresse » ou « Avoir une bonne note (couleur) à son évaluation ». Je m’interroge aussi sur : « Comment poser les limites à ceux qui les cherchent sans utiliser mes anciens leviers (punition, cris, cahier de liaison) ? ». 5h30 : Mon mental qui s’agite. Mon corps qui aspire à dormir. Décentrage.

Est-ce un besoin de sécurité ? Me rassurer en envisageant tout ce qu’il peut se passer ? Le retour d’une de mes stratégies favorites : contrôler pour me donner l’illusion de la sécurité ?

Ma nouvelle pratique de classe est coûteuse en énergie. Comme si j’avais enlevé les petites roues de mon vélo. En perpétuel déséquilibre depuis 3 semaines. Heureuse de ce nouveau vélo, de ce cadeau que je m’offre en vivant une nouvelle façon d’Etre dans mon travail. Et en même temps, une tension liée à la recherche du nouvel équilibre, tangage à droite, tangage à gauche. En apprentissage permanent.

Et comme une évidence : pas envie de remettre les petites roues. Des besoins d’apprentissage et d’évolution tellement vivants …

Comment accorder toutes mes parts ? Celle qui a besoin d’être rassurée et celles qui souhaitent vivre l’expérience pleinement. Prendre le temps d’écouter ma part inquiète, mon enfant intérieur, lui dire : je t’ai entendu et j’ai envie de prendre soin de toi. Ok pour aller à ton rythme, prendre le temps. Câlin.

Une douceur qui s’installe. Un apaisement.

Et cette conviction que toutes les réponses sont là, qu’il me suffit d’être en présence de moi, rejoindre cet espace paisible, mon silence au milieu de l’agitation. Recentrage.

Me laisser pousser par l’élan de vie, sentir le vent de l’été, doux et chaud, dans mon dos …

… et trouver l’équilibre.

Dimanche 24 septembre, 18h

Les dernières minutes du festival pour l’Ecole de la vie à Montpellier.

La question d’un participant à la conférencière: « Pourquoi vous et les autres intervenants n’allez-vous pas trouver la ministre de l’Education Nationale pour proposer vos services? »
La réponse de la conférencière: « Cela ne sert à rien, regardez ce qui est arrivé à Céline Alvarez. Plutôt rester dans les écoles alternatives pour montrer ce qu’il est possible de faire. »

Et là, en moi, un grand : NON! Pas ces mots là, pas maintenant, pas ici devant un parterre rempli d’enseignants de l’Ecole Publique .

Je me retourne vers mon amie et lui dit : « Je suis dérangée là ». Elle me répond: « Moi aussi » et rajoute : « Demande le micro et dis ce que tu en penses ». Je ne m’en sens pas capable, pas pour l’instant. Je lui réponds: « Toi, tu sauras mieux le faire ». Elle hésite. Fini par lever la main… Trop tard. La conférencière s’en va.

La frustration, celle de n’avoir pu porter une parole d’élan sur les possibles dans nos classes « Éducation Nationale ».

Une frustration créative. Nous nous formulons, mon amie et moi, le vœu de revenir l’année prochaine, dans ce festival pour faire une conférence. Le sujet: compte-rendu d’une année de pratique de classe en mode « Ecole de la vie », dans le système éducatif public.

Rendez-vous dans un an.

Dimanche 24 septembre, 9h

Montpellier, Festival pour l’école de la vie

La foule. 12 000 personnes, des allées bloquées par le monde, des lieux de conférence difficilement accessibles. Ca déborde …

Matin de ma seconde journée. 8h30.
Une impatience: me retrouver à nouveau au milieu de ce flot, de cette marée humaine venue là pour partager tous les possibles de l’école, des écoles.
Me laisser bercer par les mots des conférenciers qui parlent de psychologie positive, de neurosciences, de bienveillance…
Etre émue en lisant un élan semblable au mien dans les regards croisés.
Vibrer en entendant les cris d’approbations et les applaudissements.

Frissons dans mon dos.

Nous sommes en marche, le mouvement est là, visible à mes yeux.